Denis Baranger et Olivier Beaud viennent de recevoir le prix des députés 2026 pour leur ouvrage La dissolution de la Ve République.
Le 11 avril 2026, auteurs et élus se sont réunis à l’Assemblée nationale lors de la 35e édition de « la Journée du livre politique » sur le thème de « l’engagement ». À cette occasion, le prix du livre des Députés a été attribué à Denis BARANGER et Olivier BEAUD pour leur ouvrage La dissolution de la Ve République (Les Petits Matins, 2025).
Nous défendons en effet dans notre livre l'idée qu'il s'agit d'une crise de régime. La raison d'être de ce livre est liée à la conviction que nous avons eue, Olivier Beaud et moi, que, le 9 juin 2024, la dissolution effectuée par Emmanuel Macron était un événement marquant, un événement qui opère une séparation entre un avant et un après. Cette dissolution nous semble largement explicable par l'avant, mais elle a des effets significatifs sur les institutions après. En tant que telle, la dissolution n’est ni vraiment compréhensible, ni formellement constitutionnelle. Elle pose à notre sens un double problème constitutionnel : l’un de forme avec la procédure viciée par ces consultations vidées de leur substance, et l’autre de fond, concernant la responsabilité politique du chef de l’État. L’immunité pénale du président ne le dispense pas d’une responsabilité devant les Français. Or cette responsabilité, notre livre essaye de le montrer, n’existe pas.
Elle a rompu un équilibre, certes précaire, mais encore soutenable : celui du « texte par texte » des gouvernements Attal et Borne, même si du temps de cette dernière, l’adoption problématique de la réforme des retraites annonçait les difficultés à venir. Quand une réforme centrale (sur la retraite) est massivement rejetée, puis qu’une dissolution incomprise est décidée sans explication convaincante, le cœur du régime — l’équilibre entre pouvoir présidentiel et contrôle démocratique — bascule dans la pathologie.
Du fait de la dissolution, le régime a basculé dans l’inconnu : nos institutions ne relèvent plus ni du « présidentialisme majoritaire, ni de la « cohabitation ». On doit, selon nous, parler désormais de « présidentialisme minoritaire », situation dans laquelle les Premiers ministres sont nommés avec pour bagage la seule confiance présidentielle, n’ayant justement plus à leur disposition de majorité parlementaire. À l’Assemblée, ils n’échappent à la censure que par le fait d’une confiance en quelque sorte négative, analogue de la fameuse corde soutenant le pendu. Les gouvernements ont donc été faibles, incapables de gouverner avec autorité. M. Lecornu a mieux compris la logique d’un gouvernement minoritaire que Messieurs Barnier et Bayrou qui se sont encore pris pour des Premiers ministres du Général de Gaulle…
On a beaucoup dit et écrit que le Général de Gaulle avait eu de mauvaises relations avec certains grands corps de l’État. Mais au total, le système de pouvoir installé en 1958-1962 a été fortement pensé, puis soutenu par la haute fonction publique. Il reposait sur la machine de l’État. Le livre de Nicolas Roussellier sur l’exécutif en France (« La Force de Gouverner ») est ici d’un apport très précieux pour comprendre ce lien, même s’il met surtout l’accent sur la dimension militaire de la Ve.
Aujourd’hui que reste-t-il de cet attelage ? La haute fonction publique est en crise, comme le montrent certains dysfonctionnements administratifs récents, mais aussi la crise morale produite par la « chute des corps » (formule de Pierre Delvolvé), c'est-à-dire la suppression des grands corps de l’État qui n’avaient pourtant pas démérité au profit d’un corps unique des « administrateurs de l’État « (le Conseil d’État, seul, échappant à ce sort fatal…). En face d’une technocratie doutant de soi, le pouvoir politique, y compris présidentiel, semble frappé de torpeur. Ou quand il agit, comme pour les nominations récentes, ce pouvoir continue à maltraiter la haute fonction publique avec des choix de rupture comme la nomination de Mme de Monchalin à la présidence de la Cour des comptes. Donc, en effet, du dispositif d’autorité qui a cimenté la Ve République, il ne reste à ce stade pas grand-chose. Il doit être reconstruit, ou laisser place à autre chose. Car derrière le régime politique, qui est l’objet de notre livre, il y a l’État, et en tant que professeurs de droit public, nous ne pouvons pas non plus le perdre de vue. Or une lecture trop technique du droit public peut conduire à faire perdre de vue la mutation de grands équilibres dans ce domaine. Gaullisme et culture de l’État sont de grands « chênes qu’on abat », selon la formule employée par Malraux après la mort de De Gaulle.
Le livre s’efforce de montrer que ce problème ne date pas d’hier, mais du départ du Général de Gaulle. Ce dernier a instrumentalisé la constitution de 1958 en devenant un président qui gouvernait. Marcia Chevrier a rappelé dans sa brillante thèse qu’il ne voulait pas qu’on désigne le Premier ministre sous le nom de « chef de gouvernement », mais il avait au moins introduit une contrepartie qui était celle de lier ses décisions à sa responsabilité personnelle. Il posait au peuple une sorte de question de confiance politique quand il recourait au référendum.
Depuis son départ, le président de la République (en période de présidentialisme, hors cohabitation) a continué à gouverner, mais ont tous oublié leur responsabilité politique. On l’a bien vu quand Mitterrand a accepté la cohabitation et quand Chirac s’est abstenu de démissionner à la suite de l’échec retentissant de sa dissolution en 1997. Emmanuel Macron n’a fait que suivre cette tendance délétère caractérisée par le fait que le chef qui gouverne ne rend pas des comptes de son action devant la Nation. C’est le ressort même du constitutionnalisme – le lien entre pouvoir et responsabilité – qui est brisé en France.
Il s’agit pour nous surtout de saisir le fait qu’il n’y a plus de majorité parlementaire, ce qui est un fait capital dans un régime constitutionnel qui est celui de la Ve république dont on découvre ou redécouvre - la cohabitation nous ayant déjà instruit là-dessus - qu’il est techniquement parlant un régime parlementaire (qui se caractérise par la responsabilité du gouvernement devant le Parlement). Les résultats des législatives de juin-juillet 2024 ont provoqué la formation d’une Assemblée nationale tripartite (ou multipartite) qui rend impossible l’existence d’une majorité, faute de coalition entre les acteurs. L’adjectif « minoritaire » sert à désigner ce vide. Pour le mot, on pourrait utiliser presque aussi bien le terme de « primoministérialisme » que celui de « présidentialisme ». Toutefois, ce dernier terme a eu notre préférence pour une raison que l’on essaie d’expliquer à la fin du livre : le président de la République actuel a eu tendance à se comporter comme s’il était encore le chef de l’État d’un régime de présidentialisme majoritaire.
Notre livre file la métaphore du régime parlementaire comme « mariage » entre le gouvernement et le parlement. Quand tout se passe bien, les deux partenaires sont renforcés : le Premier ministre et le gouvernement apportent une direction politique, à travers notamment des textes législatifs, tandis que l’Assemblée nationale, et plus secondairement le Sénat, apportent leur soutien, c'est-à-dire la quantité de légitimité politique dont le gouvernement, qui n’est pas élu, a besoin pour rester en fonction. C’est cela, la « confiance » en régime parlementaire. Quand cette union se délite du fait d’un premier ministre à faible légitimité, avec un gouvernement minoritaire, ce qui se passe est que le parlement s’affaiblit à son tour. On le voit chaque jour depuis des mois : un gouvernement faible n’est pas compensé par un parlement fort. Tout le monde est fragilisé car le dispositif de légitimation – ce que notre livre présente sous une autre métaphore, celle du « circuit électrique » - est court-circuité.
La tripartition de l’Assemblée est l’un des problèmes fondamentaux de la gouvernabilité du pays, entre un bloc homogène et dominant, l’extrême droite, et deux autres blocs faibles et fragmentés, celui à gauche et celui de l’espace central. Cette fragmentation est aujourd’hui aggravée par la polarisation de l’opinion qui engendre, entre autres, l’impossibilité de créer des coalitions majoritaires.
La multiplication de propositions de lois (donc d’origine parlementaire) au contenu très en phase avec les demandes de certains groupes d’intérêts, ainsi par exemple que les tensions autour du fonctionnement de certaines commissions (comme celle sur l’audiovisuel public) montrent que cette fragmentation du parlement et cette polarisation peuvent conduire à donner un pouvoir extrêmement important aux voix radicales et minoritaires, acquises aux lobbies, au point de jouer un rôle particulièrement déstabilisant pour nos institutions.
Nous avons voulu décrire la nouvelle situation en parlant à ce sujet d’une « légitimité inertielle » du président, qui est d’ailleurs pour nous une pseudo-légitimité. Tout se passe comme si par une sorte d’habitude, de routine, on continuait à croire que le chef de l’État pouvait continuer à se comporter comme s’il était encore un président « majoritaire ». Ce n’est plus le cas, mais il est frappant de voir qu’Emmanuel Macron continue à prendre des initiatives même dans les affaires intérieures et se comporte dans la politique extérieure comme s’il était la voix de la France. Or, il n’a plus la légitimité requise pour le faire pour la bonne et simple raison qu’il n’a plus la légitimité électorale requise. Les élections législatives de 2024, qu’il a provoquées, ont été perdues par lui et par « son » parti (qu’il a d’ailleurs perdu aussi). Il nous semble donc étrange que les partis et l’opinion publique acceptent cette situation. En tout cas, il nous semble que les juristes devraient être attentifs au fait qu’il n’y a aucune base constitutionnelle à cet exercice du pouvoir gouvernemental par le président dans la période actuelle, son élection n’en tenant pas lieu.
Il est selon nous trop facile ou trop rapide de soutenir que la France n’aurait pas la culture du compromis. La raison en est simple : on a connu sous les IIIe et IVe républiques des régimes démocratiques qui ont fonctionné sur le fondement de coalitions entre partis. Il n’y a donc aucune raison que cela ne soit pas à nouveau possible, il n’y a pas une « nature des choses » qui interdirait la formation de coalitions. Seule la nécessité politique peut contraindre les partis à s’entendre. Il est à craindre qu’une telle « logique coalitionnelle » ne pourra pas se mettre en place avant les élections présidentielle. C’est évident, et c’est même d’autant plus évident que certains partis – comme les républicains, ou le PS - sont eux-mêmes incapables de s’unir entre eux pour avoir un seul candidat. Mais une fois le résultat de la présidentielle connu, il n’est pas exclu que cette logique coalitionnnelle retrouve son efficacité car les partis politiques seront obligés de s’entendre un peu. Sauf à ce qu’ils décident de façon un peu suicidaire d’instaurer une situation d’ingouvernabilité.
La dissolution précipitée, le 9 juin 2024, de l’Assemblée nationale par Emmanuel Macron a révélé une crise de régime longtemps contenue. Derrière les discours rassurants sur la robustesse de la Ve République, les signes de décomposition se multiplient depuis des années : blocages politiques, effacement du Parlement, gouvernance par décrets, rupture entre les institutions et le corps social… La fragmentation et la paralysie de la représentation nationale marquent l'aboutissement d’un long processus d'effritement.
Pour comprendre où va la Ve République, il faut revenir sur ce qu’elle fut. En éclairant l’actualité politique à la lumière du droit constitutionnel, cet ouvrage met au jour les causes profondes de l’impasse où se débattent les acteurs de la vie politique française. Il montre comment une Constitution conçue pour stabiliser le pouvoir est devenue la source même de son instabilité.
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